Vendredi 7 février 2025, comme chaque matin, Edith écoute Radio Echo 93.5, une radio haïtienne basée à Hinche, chef-lieu du département du centre d’Haïti. Il est 6h30, la radio distille ses informations. Il est notamment question du 7 février 1986 : « il y a 39 ans jour pour jour, le dictateur Jean-Claude Duvalier, alias Baby Doc, était contraint de fuir le pays, poussé par une insurrection populaire » (1).
Edith, son mari Louis et leur fils Joseph, 15 ans, vivent à Comendador, une ville de l’ouest de la République Dominicaine, non loin de la frontière avec Haïti. Ils sont tous les trois de nationalité haïtienne. Nés aux Gonaïves, Edith et Louis habitaient la même rue à Port-au-Prince et leurs familles se connaissaient bien. Louis était âgé de 6 ans, Edith de 5 ans, lorsque leurs parents ont décidé de fuir le régime duvaliériste, et de se réfugier en République Dominicaine. C’était au printemps 1985.
Aujourd’hui, Louis travaille pour un producteur de canne à sucre. Edith vend des fruits et des légumes sur les marchés. Leur fils Joseph est scolarisé dans un collège.
Cette famille fait partie des dizaines de milliers d’Haïtiens à avoir trouvé refuge, plus ou moins légalement, sur le territoire dominicain. « La République Dominicaine est notre pays de cœur, nous y sommes arrivés enfants, nous n’avons pas de souvenirs en Haïti. Ici, nous avons construit notre vie » confie Edith.
Alors ce matin du 7 février 2025, lorsque la radio évoque le jour « anniversaire » de la chute de Jean-Claude Duvalier, Edith écoute sans trop y prêter attention, plus occupée à préparer le petit déjeuner de son fils. Elle ne sait pas encore que, 3 jours plus tard, sa vie va basculer.
Lundi 10 février 2025 – 7h30. Le service dominicain de l’immigration notifie à Edith qu’elle et sa famille doivent quitter le territoire. Ils sont purement et simplement expulsés, comme des dizaines de milliers d’haïtiens. C’est la conséquence de la politique anti-migratoire et résolument anti-haïtienne de l’actuel gouvernement dominicain et de son président Luis Abinader.
Edith, Louis et leur fils Joseph sont emmenés dans un centre de rétention, surpeuplé et insalubre, avant d’être transférés dans un camion grillagé au poste frontière de Belladère, en Haïti. Désemparés, ils se retrouvent dans un camp géré par l’Organisation Internationale pour les Migrations.
Edith dira : « Nous étions effondrés. Certes, Louis et moi sommes nés en Haïti, nous parlons le créole et un peu le français mais en fait, je suis arrivée dans un pays que je ne connais pas. J’ai quitté Haïti lorsque j’avais 5 ans… Et que va faire notre fils Joseph dans ce pays dévasté ? J’ai peur, nous avons tout laissé à Comendador que va-t-on devenir ? »
Edith, Louis et leur fils Joseph seront finalement accueillis à Thomassique, dans le centre du pays, où réside un frère de Louis. Edith et son mari espèrent pouvoir travailler. Ils espèrent également pouvoir trouver un collège qui fonctionne pour Joseph qui parle essentiellement l’espagnol… Rien de moins sûr dans un pays exsangue.
Au fond d’elle-même, Edith entretient l’espoir secret de repartir vers la République Dominicaine, même illégalement, et de retourner vivre à Comendador.
Edith, Louis et Joseph sont 3 parmi les quelques 200 000 haïtiens qui ont été rapatriés de force depuis le printemps 2024.
Tous ces haïtiens, souvent arrivés clandestinement en République Dominicaine, pour fuir les régimes répressifs de leur pays, ou plus récemment, les violences et les gangs, étaient tolérés sur le sol dominicain car ils représentaient une main d’œuvre corvéable et bon marché, notamment pour les secteurs de l’agriculture et du tourisme. La donne a changé avec la réélection, en mai 2024, du président Luis Abinader.
Par ailleurs, depuis son arrivée à la Maison Blanche, Donald Trump a signé un décret raccourcissant le délai de séjour des citoyens haïtiens sur le sol américain. Ainsi, d’ici à fin août prochain, 520 000 personnes pourraient être renvoyées vers Haïti.
(1) Le 7 février 1986, sous la pression des Etats-Unis et de la France, Jean-Claude Duvalier, alias Baby Doc, nommé président à vie et qui avait succédé à son père en 1971, est contraint à un exil forcé, suite à une insurrection populaire. Il remet le pouvoir entre les mains des militaires. Ce jour-là tombe l’un des régimes les plus durs de la planète et ses milices répressives, les tristement célèbres « tontons macoutes ».Duvalier quitte son pays à bord d’un avion de l’US Air Force à destination de la France, seul pays à lui avoir accordé l’exil. Il atterrit à l’aéroport de Grenoble et séjourne durant un mois à l’abbaye de Talloires, un luxueux hôtel près d’Annecy. Il est ensuite assigné à résidence près de Grasse, dans les Alpes-Maritimes. Ses fonds privés ayant par la suite été bloqués, Duvalier quitte la France en 2011 et rejoint Haïti, où il décède des suites d’une crise cardiaque, en 2014. Il était âgé de 63 ans.
A lire, écouter, voir…
RADIO FRANCE : Haïti, une dépendance mortelle. Série documentaire de Radio France : La caraïbe dans l’ombre des Etats Unis – www.radiofrance.fr
TV5 MONDE : Haïti : un nouveau contingent de policiers kenyans – 07/02/2025
REZO NODWES : Un an de paroles creuses face au chaos haïtien – www.rezonodwes.com
THE CONVERSACION.COM : Pêcheurs d’Haïti : Une ingéniosité constante face aux contraintes climatiques – 13/02/2025
RFI : Une attaque de gangs fait plusieurs morts et blessés au sein des forces de l’ordre – 17/02/2025
LA GAZETTE UNIVERSITAIRE : Haïti, 6 millions de personnes en détresse – 19/02/2025
OUTRE MER 1ère : Crise en Haïti : l’ONU demande une aide de plus de 900 millions de dollars pour 2025 – 21/02/2025 – www.la1ere.francetelevision.fr
RFI : Haïti : Un policier kényan de la mission multinationale de sécurité tué – 24/02/2025 www.rfi.fr