Entretien avec Philomé ROBERT : journaliste, écrivain, romancier.

« Arrivé en France en 2001 parce que ma vie était directement menacée en Haïti, j’ai moi-même eu à vivre dans ma chair ce voyage forcé, ce déplacement, ce déracinement, à me demander ce que j’allais devenir dans ce pays qui n’était pas le mien, qui m’accueillait alors que je ne voulais en aucun cas être là ».

Près de 25 ans plus tard, Philomé ROBERT se dit être un homme heureux d’être en France, où sa fille est née, et heureux de se partager entre « ses deux pays ».

Lundi 17 décembre 2001 :

Comme chaque jour, Philomé ROBERT se rend à son travail. Il est journaliste sur l’antenne de la radio « Vision 2000 » à Port au Prince.

Ce matin-là, la capitale haïtienne est à feu et à sang.

« La violence est partout, il y a des barricades, des tirs d’armes à feu, dans la ville règne comme une atmosphère d’insurrection.  Il y a des rumeurs de tentative de coup d’état contre le Président Jean-Bertrand Aristide. Je gare ma voiture et me rends à la radio. J’organise une édition spéciale pour couvrir les événements. Très vite, on m’apprend que des appels téléphoniques menaçants parviennent au bureau. Mes collègues me disent que les interlocuteurs au téléphone veulent saccager nos locaux et les incendier. Je prends ces menaces au sérieux. Par mesure de sécurité, je décide d’interrompre l’émission ». 

Par quel hasard, il décide alors de contacter le secrétaire général de l’ambassade de France, qu’il connait bien ? Philomé confie qu’aujourd’hui encore il ne sait pas. Peut-être la peur ou l’angoisse, peut-être le besoin de raconter ce qu’il se passe dans les rues de Port au Prince et de parler des menaces dont la radio a été victime, à un interlocuteur bienveillant ? Invité à se rendre à l’ambassade, il est appréhendé dans la rue, par une cohorte de nervis du pouvoir.

« Ils m’ont attrapé et ils m’ont dit : Crie « Vive le Président Aristide ! » ou on te tire une balle dans la tête. Je me suis exécuté… ils m’ont relâché. Là, j’ai compris que je craignais pour ma propre sécurité. Et c’est comme cela, qu’après avoir échangé avec le secrétaire général de l’ambassade de France, j’ai été placé sous protection et me suis retrouvé, quelques heures plus tard, sur un vol à destination de Paris ».

Philomé nous dira également qu’il ne voulait pas aller en France. « Je n’aimais pas la France, à cause de ce que j’y ai vu ». Lors d’un voyage en France, quelques temps auparavant, au hasard d’une balade dans Paris, il arrive dans le quartier « Barbès ». Là, il est témoin de contrôles d’identité plutôt musclés, visant quasi exclusivement les gens de couleur. « Cela m’a choqué, presque dégoûté, car nous autres étrangers, avons de la France l’image d’un pays ouvert et tolérant ».

Après des mois d’errance et de déshérences, comme il l’exprime lui-même, Philomé ROBERT est recruté par RFI (Radio France Internationale), puis en 2008 par France 24, où il présente désormais les éditions matinales du week-end.

En 2012, il publie un premier ouvrage : « Exil au crépuscule ». Il raconte l’exil quasi forcé d’un journaliste haïtien dont la sécurité et la vie sont menacées car le pouvoir en place à Port au Prince est hostile à la presse indépendante et à ceux qui y collaborent.

« Si tu oses faire le moindre commentaire, la moindre analyse ou émettre la moindre critique, fût-elle infime, au sujet du gouvernement haïtien, tu es considéré comme un opposant et ta vie peut-alors être mise en danger. Personnellement, je ne suis pas et n’ai jamais été un opposant politique aux gouvernements successifs en Haïti. Je suis un journaliste qui exerce son métier comme il se doit, sans concession, avec rigueur, neutralité et honnêteté. Comme tout journaliste, je relate les faits tels qu’ils sont et tels qu’ils se déroulent devant moi.  Mais voilà… le personnel politique haïtien, souvent corrompu, s’est arrogé les pleins pouvoirs et devient violent et menaçant avec tous ceux qui osent apporter une contradiction à ses actions – ou plutôt ses inactions…. Les journalistes étant les premières victimes. En Haïti, la vie d’un journaliste ne vaut pas grand-chose. »

Philomé aime à affirmer que son livre n’est pas une autobiographie mais un témoignage car, dit-il, l’écrivain peut dire et écrire des choses, prendre des positions ou émettre des critiques et commentaires personnels que le journaliste ne peut pas se permettre dans l’exercice de sa profession. « Exil au crépuscule » est donc un récit sans concession, un réquisitoire implacable contre un régime haïtien liberticide. C’est aussi un plaidoyer en faveur du droit et du devoir d’informer.

Dix ans plus tard, en 2022, Philomé ROBERT publie son deuxième livre : « Vagabondages éphémères ». Il s’agit là non plus d’un témoignage basé sur des faits vécus mais d’un roman empreint de poésie et de sensibilité. Le récit relate l’histoire de Gabriel, un homme à la dérive, architecte de profession, exilé volontaire d’un pays (Haïti) qu’il aime et qu’il vomit tout à la fois. Etabli en France, à Paris, Gabriel rencontre une belle étrangère venue de Cuba. D’intrigues amoureuses en plaisirs débridés, la vie de Gabriel est bousculée, ce qui ne fait qu’accentuer l’équilibre instable de son existence.

En parcourant les pages de ce roman, on ne peut s’empêcher de penser à la vie et à l’exil de Philomé. Ce dernier s’en défend : « non, ce n’est pas ma propre vie… J’ai juste ressenti le besoin de raconter des choses qui me touchent, qui me parlent ». Il reconnaît toutefois que l’histoire de Gabriel fait un peu corps avec ce qu’il a vécu lui-même.

Parlons d’Haïti aujourd’hui…

« Pour moi, Haïti est aujourd’hui un Objet Politique Non Identifié », nous confie Philomé ROBERT. Selon lui, le pays est un bateau à la dérive et les principales grandes villes du pays comme Port au Prince et, à moindre mesure, Cap Haïtien, n’existent plus en tant que telles car tombées aux mains des gangs qu’il qualifie d’organisations terroristes.

« L’organisation politique et juridique haïtienne est basée sur le modèle de l’ancienne puissance coloniale que fut la France. Mais quasiment rien n’a évolué depuis l’indépendance, au début du 19ème siècle. Les textes de loi ne sont absolument plus adaptés à la vie actuelle. Il est extrêmement difficile pour la justice, par exemple, de rendre une décision. Ajoutez à cela la violence, le chantage et la corruption, vous avez tous les ingrédients d’un pays devenu un simple territoire géographique, et non plus une nation avec ses codes et ses règles de vie… Je ne citerai qu’un seul exemple : l’assassinat en 2021 de l’ancien Président Jovenel MOÏSE. En Haïti, tout le monde se doute ou sait qui a fomenté cet assassinat mais l’enquête n’aboutira jamais parce que les textes de loi ne sont plus adaptés à la situation actuelle, aux exactions en tous genres, et surtout, la corruption est passée par là. Personne ne laissera l’enquête se dérouler car dans les classes politiques et judiciaires, personne n’a intérêt à ce que la vérité éclate sur cet assassinat ».

Il nous explique que pourtant, en 1986, après le départ forcé de l’ex-dictateur Jean-Claude DUVALIER, mettant fin à trois décennies du régime totalitaire sanguinaire des DUVALIER père et fils, un grand espoir avait soulevé le pays. Mais la corruption, déjà largement institutionnalisée, a continué à gangrener le pays et a même prospéré, générant la situation que l’on connaît aujourd’hui. Pour Philomé ROBERT, il y a bien un état et un gouvernement, en Haïti, mais pour mal faire.

« L’état sait parfaitement mal faire, la vague d’espoir suscitée par l’exil forcé de Baby Doc en 1986 a disparu. Les gouvernements qui se sont succédés depuis n’ont eu de cesse de confisquer l’état de droit, la liberté de parole et les libertés, à leur propre profit. On ne peut rien faire sans règles de droit. Aujourd’hui, le pays est sous la coupe réglée des gangs et des organisations terroristes qui veulent prendre le pouvoir… Et l’actuel gouvernement transitoire, non élu, est prêt à négocier avec eux !! Pour soi-disant rétablir la paix et la sécurité dans le pays… !!?? ».

Lorsque l’on évoque le regard de la communauté internationale, et surtout son incurie sur la situation haïtienne, Philomé éclate de rire… Pour lui, il n’y a pas de communauté internationale : « La communauté internationale ??…. Ça n’existe pas !!… Il y a surtout une communauté internationale d’intérêts ou des intérêts…. Chacun agit en fonction de ses propres besoins et cela fluctue en fonction des alternances politiques. Regardez ce qu’il se passe actuellement à travers le monde… Regardez les attitudes des gouvernants face à Donald TRUMP depuis sa réélection ! C’est symptomatique. Sans doute pour se donner bonne conscience, l’ONU mandate une force soi-disant internationale pour maintenir l’ordre en Haïti. Mais aucun des grands pays n’a accepté de diriger cette force alors on l’a confié au Kenya, un pays qui rencontre lui-même beaucoup de problèmes…. C’est grotesque ! ».

Au cours de notre discussion, Philomé ROBERT nous confie que l’avenir d’Haïti est entre les mains des haïtiens. Lui-même a tenté, en 2008 avec quelques amis, de s’engager en tant que maire dans une commune moyenne…. hélas sans succès. Pourtant, il ne désarme pas. Avec la diaspora vivant principalement aux Etats Unis, au Canada et en France, il milite pour un changement radical de politique en Haïti. Selon lui, l’un des remèdes pour que le pays se sorte de ce qu’il qualifie de « mort cérébrale » serait de changer de système politique.

Il faudrait abroger le système de gouvernance hyper-centralisateur et mettre en place un véritable système démocratique avec des élections.

« Il faut essayer de reprendre le pays par les municipalités. En particulier par les petites villes et les villes moyennes. Les grandes villes sont mortes politiquement, à l’image de l’état. C’est donc par les territoires que l’on pourra changer les choses et la gestion du pays. Mais je dois reconnaître que sur place, en Haïti, je rencontre peu d’enthousiasme. Les haïtiens sont fatigués. Mais je ne désespère pas. Grâce à mes livres et mon métier de journaliste, je me déplace un peu partout dans le monde, je retrouve souvent des concitoyens qui, comme moi, vivent à l’étranger. Lorsque je parle du pays, des changements politiques profonds qu’il faudrait opérer, je ressens chez eux une écoute favorable et un véritable intérêt…. mais cela prendra du temps. »

Philomé ROBERT est membre de l’AJHE (Association des Journalistes Haïtiens de l’Etranger). Il ne manque jamais de participer à des réunions ou des conférences organisées par cette association. Il est également bénévole et très impliqué éditorialement au sein du journal « Ansanm, Ansanm » (Ensemble, Ensemble). Ce journal de libre expression est édité à Paris par le Conseil Représentatif de la Communauté Haïtienne de France, une association loi 1901 qui regroupe les haïtiens vivant en France, les bi-nationaux et les amis d’Haïti.

« Mon dernier éditorial sur Ansanm, Ansanm s’intitule Fiat Lux (Que la lumière soit). Je décris sans concession la situation actuelle en Haïti. Il faut mettre des mots sur les choses ou les situations ». Il nous confie d’ailleurs cette citation d’Albert CAMUS : « Mal nommer les choses, c’est ajouter à la misère du monde ».

Philomé ROBERT nous dit, en conclusion, qu’il a aujourd’hui beaucoup de chance d’être en France et de pouvoir porter la voix d’Haïti lors de ses déplacements. « Ce qui fut un mariage de raison avec la France est devenu un véritable mariage d’amour. Aujourd’hui, j’y vis très heureux avec ma famille ». Il nous confie également qu’il travaille à l’écriture d’un nouveau roman à paraître à la fin de cette année 2025 ou au début de l’année 2026.

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Philomé ROBERT

Philomé Robert : Né en 1975 à Limbé, Haïti. Diplômé en linguistique, de la faculté de linguistique appliquée de Port au Prince – Diplômé de l’université Paris 1 Panthéon Sorbonne en sciences politiques. Ancien journaliste/reporter de Radio Vision 2000 à Port au Prince et de RFI à Paris. Journaliste / Présentateur des éditions matinales du week-end sur France 24.

Livres édités :

  • Exil au Crépuscule – 2012 – Editions APOPSIX

  • Vagabondages Ephémères – 2022 – Editions CARAIBEDITIONS

A lire, voir, écouter :

ALTERPRESSE : Nouvelles promesses de récupérer en 2025, les territoires perdus en Haïti – 02/01/2025.

www.alterpresse.org

OUTRE MER LA 1ère : Des soldats du Guatemala et du Salvador déployés en Haïti – 06/01/2025

www.la1ere.franceinfo.fr

LIBERATION : En Haïti, plus de 5600 personnes ont été tuées par les gangs en 2024 – 07/01/2025

www.liberation.fr

TV5 MONDE : 15 ans après le séisme de 2010, quelle est la situation en Haïti ? – 12/01/2025

www.tv5monde.com

FRANCE ANTILLES : Haïti scelle une nouvelle alliance avec le Président colombien Gustavo Petro – 20/01/2025

www.martinique.franceantilles.fr

L’ACTUALITE : Haïti juge les plans de Trump catastrophiques pour le pays – 25/01/2025

www.lacrualite.com

VATICAN NEWS : Le président du Conseil de Transition haïtien reçu par le Pape – 25/01/2025

www.vaticannews.va

TV5 MONDE : Haïti : Un nouveau Premier Ministre

www.tv5monde.com

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À propos de l'auteur

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Patrick PINTO
Ancien rédacteur en chef de France 3 Alpes, où il a géré les équipes éditoriales pour les actualités régionales. Désormais à la retraite, il est secrétaire de l'association SolAyiti, où il rédige les revues de presse pour informer sur la situation en Haïti.
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